Making of
de
GÉRARD JUMEL
Entretien réalisé par Julie Ménehel
C’est un réalisateur obstiné, libre, discret, un poète des images, qui s’est entretenu avec moi pour que nous parlions à bâtons rompus de son parcours. Bon, je suis assez proche de lui dans la vie, je reconnais que je n’ai pas eu trop de mal à l’approcher. Et j’étais bien contente qu’il soit si disert, et se découvre à ce point.
Le pourquoi d’une passion
Julie Ménehel : Je crois que c’est dans ton livre, « MAKING OF », publié récemment, que j’ai le mieux compris ta démarche cinématographique. J’ai beau te connaître depuis… longtemps, j’ai appris plein de choses !
Gérard Jumel : Dans ce livre, je raconte ma vie par le prisme de tous les scénarios que j’ai écrits, qu’ils aient été réalisés ou non. Vie et cinéma sont totalement imbriqués pour moi.
J.M. : Tu commences par ton enfance, passée dans le Jura. Une enfance heureuse en pleine nature.
G.J. : Oui, un vrai terrain d’aventure, avec des histoires que j’imaginais.
J.M. : Et le cinéma a été une grande découverte, tout petit enfant, puisque tu dis que la première projection a été fondatrice !
G.J. : Oui, d’ailleurs, en préambule de mon dernier film « SUR LE SENTIER » j’ai emprunté une citation de Romain Gary dans La Promesse de l’aube : « Curieux, comme l’enfant peut survivre dans l’adulte. » Et pour moi, l’enfant que j’étais me poursuit sans relâche, m’enjoint même sans arrêt à continuer de faire du cinéma, jusqu’au bout de mon sentier…
J.M. : « SUR LE SENTIER », encore un film que tu ne pouvais pas ne pas faire !
G.J. : Oui… En quelque sorte piégé par mon rêve d’enfant ! Une fulgurance qui m’a ébloui. Enfin c’est plutôt le principe même du cinéma qui m’a fasciné. Pouvoir capturer des moments de vie et les manipuler ! Encore plus puissant que la photo ou la peinture ! Pourtant rien, dans le milieu où je vivais, ne pouvait me prédestiner à entrer dans cet univers. Certes, j’avais une mère qui adorait lire, un esprit romanesque et un père qui avait eu une enfance très difficile et qui me racontait les histoires de sa vie mouvementée, notamment l’abandon. Mais le cinéma appartenait à un monde lointain. Quand j’étais enfant, on n’avait pas la télé, juste quelques films en 8mm à l’époque. Et le premier vrai film que j’ai vu au cinéma a été un grand choc !
J.M : A ce point ?
G.J. : Je me suis beaucoup ennuyé à l’école. Et soudain, je découvrais là dans le cinéma une terre d’aventure inépuisable, qui pouvait donner du relief à ma vie. Rien ne permet d’aller aussi loin dans l’imaginaire ; il ne s’agit pas juste de capter ce qu’on ressent comme la réalité, mais de devenir un alchimiste qui peut faire naître des mondes multiples ! La vie devient un immense puzzle, grâce au collage/montage des séquences, dans lequel on est à la fois acteur et spectateur.
J.M. Et tu as mis très vite ta passion en pratique.
G.J. : Mon père m’a prêté sa caméra 8mm, enfin quand je dis prêté disons plutôt que je la lui ai empruntée malgré lui et j’ai tourné mon premier film à douze ans : « Au Canada. » Une aventure fabuleuse tournée dans les décors jurassiens autour de chez moi. Et dans ma cabane en bois !
Je ne connaissais évidemment rien à la technique, mais instinctivement, je me suis posé plein de questions, d’ailleurs les mêmes que je me pose toujours aujourd’hui ! Je découvrais intuitivement qu’il y a mille moyens de représenter tous ses fantasmes avec une caméra. Je raconte tout ça dans mon livre.
J.M. : Et voici l’obsession en route.
G.J. : C’est vrai. Mais je n’en parlais jamais ainsi, j’avais senti que je ne pouvais pas embarquer les autres dans mon délire. J’ai compris aussi que ça ne serait pas si facile que ça et que je devrais me colleter avec tous les aléas de la vraie vie. Comme tout réalisateur, être tributaire de tout ! Le financement, les acteurs, le temps qu’il fait, le réel qui se met en travers du chemin sans arrêt !
J.M. : Apparemment, tu es parvenu à surmonter tout cela !
G.J. : Contourner serait plus juste !
J.M. : Il y a une étonnante continuité dans ton « œuvre », dans le sens où tu sembles être à peu près le même à 12 ans et aujourd’hui… Tu traverses les époques avec la même fraîcheur, la même naïveté (que tu revendiques d’ailleurs), tu as gardé ton regard d’enfant sur le monde, avec une grande curiosité et une grande ouverture d’esprit.
G.J. : C’est même mon but dans la vie : veiller à ne pas perdre ma capacité à découvrir, à m’étonner, à m’amuser, et à créer. Je ne veux surtout pas que mon regard s’use, et c’est un vrai risque face au débordement d’images de toutes sortes que l’on connaît à l’heure actuelle. Pour moi, faire un film, c’est la capacité d’arrêter le temps. Ce qu’on filme à un instant T ne pourra pas être capté deux fois de la même façon. Les choses changent, les gens vieillissent… Et il est certain que je ressens toujours l’enfant en moi avec son joujou à arrêter le temps !
J.M. : Dans « SUR LE SENTIER », le protagoniste n’est plus tout jeune, mais le seul contact de ses pieds sur ce lieu magnifique le transmue en l’enfant qu’il fut.
G.J. : Autofiction bien sûr. La première fois où j’ai marché sur ce sentier dans la réalité, c’est exactement ce que j’ai ressenti, l’émergence d’une jubilation enfantine, l’envie de s’aventurer, de jouer. Il y a aussi sur ce sentier, une idée de frontière entre deux mondes, et par extension une ligne de partage entre la vie et la mort. Un fantôme qui n’est autre que moi-même enfant apparaît et me poursuit. Je suis bien conscient que je dois faire le deuil de mon passé, mais ça ne se passe pas comme ça. Si j’avais pu me débarrasser de ce double omniprésent, de ce fantôme, j’aurais fait autre chose dans ma vie !
Et puis, il y a aussi mon amour d’adolescence, avec lequel je poursuis un jeu d’apparitions/disparitions, passant du réel à l’irréel. Je marche le long de la mer, côtoie l’éternité…
J.M. : Mis à part ce côté rimbaldien de ton film, le spectateur voit un homme mûr se conduire comme un petit garçon, ce qui produit des moments burlesques, ça évoque Jacques Tati.
G.J. : Oui, j’ai beaucoup aimé l’univers de Jacques Tati, que j’ai brièvement rencontré, mais j’ai aussi d’autres influences, comme Jacques Demy, par exemple. En fait les gens verront dans ce film un homme âgé mais c’est un enfant déguisé, le temps se contracte, jusqu’à ne plus exister. Au cinéma, on peut tout faire, non ? On peut mentir, mais c’est pour être plus sincère. L’image raconte tant de choses tant qu’il y a une véritable intention derrière.
J.M. : Les gens qui font du cinéma ont tous des motivations différentes, mais toi, tu te sens littéralement poussé par cet impératif catégorique, donc, mais jusqu’à quand ?
G.J. : Etre artiste, ce n’est pas un métier. « Ce n’est pas un métier, c’est un honneur ! » pour paraphraser Bernard Blier, dans « Hôtel du Nord ». Prendre sa retraite n’existe pas, parce que même s’il y a deux personnes en moi, les obsessions l’emportent toujours. On ne peut jamais mettre son costume d’artiste au rebut. Il n’y a pas de raison de s’arrêter. Pourquoi s’arrêter ?
J.M. : Dans ton précédent film, tourné juste avant le Covid, « FARIO », tu évoques la chaîne générationnelle dont tu fais partie. Il s’agit d’un homme hanté par son père mais son rapport avec son propre fils va être bien différent. C’est là qu’on ressent que les rapports et la transmission entre générations ont évolué.
G.J. : Tous les enfants se construisent avec et contre leurs parents, c’est normal, mais nous les Boomers, comme la nouvelle génération nous surnomme, avons gardé tout de même le socle très résistant qu’on nous a transmis même après mai 68 et le tsunami de liberté que cela a généré. Par contre, nos enfants n’ont pas accepté notre héritage mental, nos références. Ils ont l’impression que nous avons tout fait, tout essayé dans notre vie et que nous avions un boulevard pour caracoler librement et dans le même temps que nous avons bousillé la planète. Aujourd’hui nos idées leur apparaissent obsolètes notamment sur les enfants, la famille, la façon de manger, etc…. Même la morale a changé ! Eux se disent conscients de la réalité. La contrepartie c’est qu’ils se sont enfermés dans des injonctions contradictoires qu’on leur inflige il faut bien reconnaître, pris dans un système qui bâillonne la création, précisément. J’ai donc l’impression d’une régression sur le plan de l’ouverture d’esprit, la tolérance… Enfin, ils se construisent beaucoup, beaucoup contre notre génération.
J.M. : Tu penses qu’il y a un retour à une forme de censure ?
G.J. : De manière insidieuse, par une forme de bien pensance. Pour moi, tous les univers sont intéressants à partir du moment où l’intention est sincère. Quand j’enseignais au CLCF, j’avais un étudiant, barbu et maquillé, qui a éveillé ma curiosité en désirant faire un documentaire sur une chanteuse, duelle comme lui. Un autre, s’était confié à moi car il désirait faire un portrait de son père CRS. Tous deux craignaient le regard de leurs coreligionnaires. Je les ai fortement encouragés car tout m’intéresse, je n’ai jamais eu d’a priori. D’ailleurs les dogmes d’un certain cinéma d’auteur m’ennuient plus que tout.
J.M. : Tu enseignais le documentaire ?
G.J. : Oui, j’ai fait beaucoup de documentaires, j’y ai toujours mis le même soin et la même passion que pour mes fictions. Il n’y a pas de petits films. Mais ce que je cherchais à enseigner à ces étudiants, c’est qu’ils n’étaient pas là pour juste pour faire des images mais pour apprendre à écrire, à établir une narration. Il faut que ce qu’ils filment ait du sens, qu’ils se rendent compte de l’impact du montage. Je me suis alors rendu compte que beaucoup d’entre eux cherchaient plutôt à faire le buzz avec quelque chose qu’ils trouvaient exceptionnel ou choquant. Aujourd’hui, tout le monde a une caméra dans sa poche, et l’image finit par ne plus avoir de sens. Alors pour moi qui ai sacralisé l’image !…
J.M. : Et pourtant tu travailles avec beaucoup de jeunes !
G.J. : C’est vrai, je suis souvent critique à l’égard de la jeune génération, mais paradoxe, je travaille beaucoup avec de jeunes techniciens qui sont tous très respectueux pour mon travail et moi du leur. J’apprécie notamment un jeune chef opérateur très doué, Paul Olinger. Mais de manière générale, je n’ai pas de règle absolue, je collabore avec des personnes de tout âge, des vieux, des jeunes, car ce qui doit nous réunir c’est la passion commune. Je crois énormément à la transmission des savoirs et à l’initiation et ce dans les tous les sens.
J.M. : Tu as un sous-titre pour ton livre, “l’authentique parcours d’un cinéaste qui se voulait indépendant”.
G.J. : Je crois, que toute ma vie, j’ai poussé au maximum ma logique de réalisateur-producteur indépendant autant que le système français très règlementé l’a permis ! D’où mon isolement, c’est vrai.
J.M. : Tu racontes aussi dans ton livre toute l’adversité que tu as connue, une bataille perpétuelle.
G.J. : C’est vrai. Difficile de raconter ce quotidien en deux mots, mais oui… Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus et cela génère un rapport de pouvoir de force et d’entre soi d’une intensité inconnue à ce point dans les autres secteurs de l’économie. Mon obstination je dois l’avouer n’est pas normale. Je dois être une sorte de curiosité dans ce monde où il faut le dire, l’argent est au-dessus de tout et les aides, particulièrement celles du CNC, sont convoitées par tous. Pour décrire cette situation, on a tous les ingrédients dignes d’un western ou d’un film sur la mafia.
J.M. : À ce point ?…
G.J. : C’est un milieu de pouvoir, comme la politique.
J.M. : Donc tu arrives malgré tout à réaliser des films avec de tout petits budgets ?
G.J. : Oui, je parviens à réunir des budgets par mon travail, j’ai une structure de production qui m’apporte une certaine indépendance. C’est de la débrouille mais c’est cohérent. Mon exigence artistique n’est pas corrélée à l’argent! Pour moi, un film est si important que lorsque je tourne, je suis immergé dans mon sujet, je ne pense qu’à ça jour et nuit, je ne dors plus. D’ailleurs il me semble que mon dernier tournage n’a duré qu’une (longue) journée.
J.M. : Tu parles comme un peintre ou un écrivain, on dirait que tu es seul avec tes pinceaux ou ton stylo pour tenter de reproduire ce qu’il y a dans ta tête !
G.J. : Je reconnais que c’est un peu décalé. Le cinéma est un art collectif, on travaille en équipe, mais je réduis au maximum le nombre de participants, pour aller où je veux. Et en plus, comme je fais attention à tout, je suis de ce fait très écolo !
J.M. : En fait, tu es passé du « cinéma à l’ancienne » au numérique sans problème ?
G.J. : Bien sûr ! C’est même ce qui m’a permis de continuer à travailler. Ça n’a rien changé sur le fond. La technique du numérique impose un apprentissage, mais comme pour un écrivain, ma seule préoccupation est la narration. Une fois de plus, je ne fais pas des images mais écris une histoire avec des images et des sons. Sans la révolution numérique, il est certain que je ne pourrais pas faire de film. Les caméras aujourd’hui offrent des qualités d’images exceptionnelles et elles sont devenues économiquement accessibles. Quant au montage et autres opérations de post production, les ordinateurs apportent une telle force de frappe que cela me permet d’être relativement autonome.
J.M. : Mais ce côté « artisanal » du cinéma va disparaître peu à peu, et nous serons juste les auxiliaires de nos machines… (Houlà, je parle comme un dinosaure !)
G.J. : Se servir des technologies modernes est une chose mais paradoxalement, en voulant faire des bons films à tout prix, on risque de tuer la magie du cinéma. C’est comme de vouloir faire du bon vin, coûte que coûte grâce à la chimie. On fera certes une bonne boisson, au goût uniformisé, mondialisé, mais on aura tué la magie du vin car ce qui fait sa particularité, c’est le travail des hommes et des femmes sur un terroir particulier. Et moi mon terroir, j’y tiens !
Donc avec L’IA, on fera très certainement de bons films, mais il y a ce risque de ne plus rien risquer justement en faisant des films qui sembleraient en dehors de ce qu’on a l’habitude de voir. Et puis moi, je n’ai pas envie d’appuyer sur un bouton pour obtenir une œuvre, si belle soit elle. Je n’en tirerais aucune fierté et surtout aucune paternité. Oui les films sont des êtres vivants et mon but est d’être sincère. L’image doit être le fruit d’une intention. C’est une quête perpétuelle qui vient du plus profond de soi. L’artiste se met dans un état quasi hypnotique quand il écrit. Quand tu connais cet « état », tu te doutes que l’IA ne pourra jamais rivaliser !
Lien pour le livre : MAKING OF
